LE LOUP DE GUBBIO...

UN ESPOIR POUR LE CHANGEMENT ?

Y avait-il vraiment un loup à Gubbio ? Les témoins abondaient et juraient avoir vu le monstre sévir sans vergogne au grand jour : l’éclat impitoyable de ses crocs avait emporté un enfant, les carcasses de bêtes déchiquetées jonchaient les pâturages et la seule présence de ses traces dans la boue des chemins annonçait d’atroces présages. Pas de doute. Et si une lecture différente de l’intervention de François nous amenait à espérer pour l’avenir !
« Écoutez, mes frères : frère loup, qui est ici devant vous, m'a promis, et il m'en a donné sa foi, de faire la paix avec vous et de ne jamais plus vous offenser en rien… ».
 
Fioretti de Saint François, Chant XXI

Crier au loup !  On criait au loup à Gubbio. Et, cette fois, n’insinuons surtout pas de canular. Car il faut savoir qu’on tremblait franc à Gubbio en ces années lointaines du 13e siècle. Car il y avait bel et bien un loup dans Gubbio. Pas de doute. Horrifiée, désemparée, la communauté des humains lançait ses clameurs vers le ciel. Pourquoi la nature avait-elle donné refuge aux puissances adverses et cruelles des ténèbres ? Pourquoi le pacte originel de la création avait-il été rompu ?

Mais voilà, on le sait bien aujourd’hui, le Moyen-âge s’est taillé la réputation d’avoir été injuste envers les loups. Les historiens pensent que les grands défrichements qui s’étaient amorcés depuis le Haut Moyen-âge en Europe ainsi que la multiplication des chemins avaient morcelé l’habitat naturel du canidé comme de bien d’autres espèces sauvages.  Les rencontres entre loups et humains devenaient dès lors plus fréquentes et, en temps de famine, les loups se rabattaient sur le bétail pour assurer leur survie. Et c’est ainsi paraît-il que la sinistre renommée prit son envol. Du Roman de renart au Bestiaire de Pierre de Beauvais, les autorités religieuses et l’imaginaire collectif se liguèrent pour revêtir le loup d’une aura démoniaque. Bouc émissaire du Malin, non seulement dévorait-il les corps, mais on l’accusait même d’asservir les âmes.

L’INTERVENTION DE FRANÇOIS

On peut dès lors penser que pour la légende du loup de Gubbio, les Fioretti de Saint-François d’Assise ont certainement puisé à ce bassin d’images si évocatrices qui, immanquablement, mettaient en émoi les esprits de l’époque. Pourtant, la légende du loup de Gubbio rompt avec la rumeur alors dominante. Si elle témoigne d’abord de la vie d’une communauté qui ployait bel et bien sous l’empire de la peur, elle s’attache surtout à démontrer comment l’intervention de François a dissipé les miasmes du péril. La véritable nature de ce péril ? Éloi Leclerc [1] suggère un loup des affaires, quelque caïd de l’ordre économique nouveau qui, à l’époque, prenait racines, un exploiteur tyrannique tel que l’humanité en a tellement vu et qui tenait la population du village sous sa férule, sous sa domination. Mais peu importe. C’est surtout le geste courageux de François dont on souhaite ici dégager l’originalité. Les crises humaines trouvent souvent leur résolution dans la fraîche lucidité d’un regard neuf. François prend ici de la distance, il s’affranchit du tourbillon aveuglant de la terreur ambiante et adopte une lecture différente de la crise. Son œil n’est plus rivé au tumulte séculaire au sujet des loups. C’est une affaire de liens, fait-il valoir. Une affaire dans laquelle la paix passe par le renouvellement des liens. C’est aussi ce qu’on appelle la réconciliation. Le lien à l’avoir d’abord, qu’il reconsidère sous l’angle d’un objet de partage : au terme, la faim dont souffre le loup sera apaisée par la mise en commun, par la solidarité des villageois.

LE LIEN AVEC LA NATURE

Mais surtout, le plus révolutionnaire dans toute cette histoire, c’est certainement la remise en question que propose François quant à notre façon d’entrer en lien avec la nature. Habité par une conscience profonde des réseaux d’interrelations et d’interdépendances qui unissent toute la création, fidèle à l’esprit même de son Cantique, il ne peut se satisfaire d’une vision antagonique de la nature, d’ailleurs incurablement récurrente d’époque en époque, une nature aliénée et extérieure aux humains.  François renouvellera le pacte, faisant du loup un sujet de fraternité : « Écoutez, mes frères : frère loup, qui est ici devant vous, m'a promis, et il m'en a donné sa foi, de faire la paix avec vous et de ne jamais plus vous offenser en rien… » [2]  

 

L’entretien des liens, le rappel de notre fraternité avec le vivant semble être la tâche irrémédiable des humains. C’est là que se joue le péril planétaire devant lequel nous nous trouvons présentement. À chaque année, devant l’accumulation des désastres climatiques, de la perte de la biodiversité, face aux évidences scientifiques, la voix de ceux qui persistent à croire qu’on crie faussement au loup se marginalise. Le constat ne cesse de se préciser : « nous sommes à un moment décisif », affirmait récemment le secrétaire général de l’ONU. « Si nous ne changeons pas de trajectoire d’ici 2020, nous risquons de rater le moment où nous pouvons encore éviter un changement climatique incontrôlable, avec des conséquences désastreuses pour les individus et tous les systèmes naturels qui nous soutiennent. » [3]  Pourtant on tarde à prendre la pleine mesure de l’urgence qui point à l’horizon. On qualifie encore d’irréalistes ceux et celles qui proposent d’accélérer le processus. Malgré tout, il devient de plus en plus clair que les solutions d’autrefois sont devenues les problèmes d’aujourd’hui. Opter pour conserver le statu quo reviendra à choisir le cataclysme.  

 

Qu’on nous traite d’hérétiques, qu’on nous lance des anathèmes, il apparait néanmoins de plus en plus illusoire de croire qu’une technologie salvifique viendra nous sortir du pétrin et que nous pouvons continuer tranquillement à exploiter la nature au même rythme. Nous arrivons clairement à l’épuisement d’un modèle de développement qui postule une croissance infinie de la richesse dans un monde aux ressources qui, elles, sont limitées.

UNE FENÊTRE OUVERTE SUR L’ESPOIR

Pourtant, fenêtre ouverte sur l’espoir, la paix de Gubbio existe bel et bien dans un nombre croissant de localités.  Comme en fait foi le magnifique film Demain, çà et là des communautés ont décidé de vivre autrement, de repenser les rapports qui les unissent entre eux et avec la nature. Exemple prophétique, le village en transition d’Ungersheim [4] illustre la mise en action bien réelle de l’affirmation selon laquelle un autre monde est possible et surtout que le bonheur peut être conçu en dehors d’un mode de vie fondé sur l’hyperconsommation [5].  C’est aussi ce que met de l’avant la philosophie du Buen vivir des autochtones de l’Amazonie.

 

Mais le temps manquera-t-il ? Le péril aura-t-il raison de notre insouciance et de notre torpeur ? Plus que jamais auparavant, la reconfiguration de nos liens à la nature, la paix de Gubbio, est devenue la tâche brûlante et incontournable, l’entreprise globale à laquelle l’humanité doit s’atteler sans tarder.

 
NOTES

[1] Éloi Leclerc, Saint-François d’Assise, le retour à l’Évangile. Desclée De Brouwer, (juin 2010)

[2] Fioretti de Saint François, Chant XXI.

[3] Antonio Guterres. Secrétaire général des Nations Unies. Discours donné le 10 septembre 2018. 

https://www.lemonde.fr/climat/article/2018/09/10/climat-nous-devons-rompre-avec-la-paralysie-dit-antonio-guterres_5353189_1652612.html

[4]  À voir absolument, le charmant documentaire de Monique Robin, Qu’est-ce qu’on attend ?

[5] L’exemple d’Ungersheim et des changements qu’il propose, vient notamment contredire le pitoyable cynisme affiché par certains : « Et nous, sages Québécois exploitant de l’énergie propre, nous devrions sacrifier notre confort et notre liberté de mouvement pour suer dans des autobus bondés non climatisés pour sauver la planète de méfaits made in China ? Non merci. » Lise Ravary, QS : un plan écolo délirant. Journal de Montréal du 17 septembre 2018.

vol. 123, no 3 • Octobre 2018

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