
LE RÊVE DE DIEU DANS LA TRADITION
DU QUÉBEC
Abbé DENIS VILLENEUVE
Il y a deux éléments du rêve de Dieu qui ont été particulièrement importants pour notre peuple d’ici :
la communion fraternelle et la communion avec la nature.

Le rêve de Dieu pour son peuple, c’est la promesse du Royaume que son Fils a proclamé dans l’Évangile. Le Royaume de Dieu ne se réalisera pleinement que dans l’au-delà; mais déjà sur la Terre, il peut commencer à advenir dans notre vécu de tous les jours.
Je vais vous présenter dans ce texte les principales traditions de notre pays, comme je les ai connus dans mon enfance. J’ai été élevé dans une maison où se côtoyaient trois générations, dans un milieu agricole, au Saguenay. Mes grands-parents étaient attachés à plusieurs traditions anciennes, qui sont demeurées vivantes dans la famille jusqu’à leur décès. Pour vous les présenter, je suivrai le cours d’une année de janvier à décembre.
Veuillez noter que mes souvenirs vous présenteront le vécu dans un milieu campagnard, qui était bien différent du monde citadin.

AU FIL DU TEMPS…
La première de ces traditions, qui rendait bien concrète le rêve de communion fraternelle de Dieu pour son peuple, c’était la célébration du Jour de l’An. Cette fête était à la fois religieuse, familiale et populaire. La bénédiction paternelle et solennelle, suivi de l’échange des vœux et de la distribution des étrennes rythmaient cette journée. – Notez que dans l’ancienne tradition québécoise, les cadeaux ne s’échangeaient pas à Noël! – Chez-nous, cette journée-là, il passait de 200 à 300 personnes, dans un roulement continuel, du matin au soir. Toute la parenté, tous les voisins étaient les bienvenus. Personne n’était oublié dans l’échange des vœux (santé, succès dans les études…) : des plus jeunes aux plus âgés. Plus encore, la fête du Jour de l’An se continuait jusqu’à la fin janvier : mes grands-parents recevaient en visite des membres de leur nombreuse parenté pendant un mois entier.
Le 2 février, il y avait la fête de la Chandeleur : pour ma grand-mère, c’était la célébration liturgique la plus importante de l’année, car on y bénissait les cierges qu’elle utiliserait toute l’année pour prier ou demander la protection du Seigneur. C’était une tradition de lumière.
Nous ne vivions pas dans une région d’érables. Mais si j’avais vécu en Beauce ou dans les Bois-Francs, j’aurais pu ajouter ici le temps des Sucres, un temps fraternel de communion avec la nature. Dieu a fait à notre pays le cadeau d’un arbre dont la sève produit un trésor. Tout un art s’est forgé, depuis la récolte de l’eau d’érable jusqu’à la réalisation de la tire. Une tradition qui s’est transmise de génération en générations, et dont nous avions des échos (et du sirop) venant de nos cousins vivants près de Granby.
Nous poursuivons jusqu’aux fêtes de Pâques : la communion avec la nature se vivait par la tradition de l’eau de Pâques. Recueillie dans un cours d’eau vive, avant le lever du soleil du dimanche pascal, cette eau était comme bénie par le Seigneur lui-même. C’était un oncle, un lève-tôt, qui allait la chercher et qui la distribuait à tout le voisinage.
Puis venait le printemps, le mois de Marie, les semailles, la préparation des jardins, la surveillance de la pleine Lune de juin (pour éviter le dernier gel). Le rêve de Dieu s’y réalisait par l’union du travail humain et de la croissance donnée par le Seigneur. La ronde des floraisons et l’arrivée des différentes récoltes se poursuivaient tout l’été. Les petits fruitages (fraises, framboises, amélanchiers, bleuets, noisettes) faisaient partie de ce cycle qui liaient les humains et la nature.
DEUX FÊTES SPÉCIALES
Deux fêtes s’intégraient à ce cycle. Au solstice d’été, le feu de la Saint-Jean célébrait notre appartenance nationale. Ce feu était le premier de toute une série de feux de camp qui s’allumaient tout l’été quand le temps était beau. C’était un temps de joie fraternelle, d’émerveillement devant les flammes éclairant la nuit, avec souvent des lucioles volant autour de nous et au début du mois d’août, la surveillance des étoiles filantes Perséides pour savoir qui en verrait le plus grand nombre.
Le 26 juillet, c’était la célébration de la Sainte-Anne, la grand-maman du Seigneur Jésus. Une autre fête familiale, pour honorer nos grands-parents et nous lier à une dévotion apportée de Bretagne par nos ancêtres qui avaient traversé l’Océan sous sa protection. La journée se terminait par une procession aux flambeaux, événement unique dans l’année.
AUX PORTES DE L’AUTOMNE
Puis arrivaient le temps des récoltes, des épluchettes de maïs, des conserves avec l’odeur du vinaigre qui cuit, du battage du grain, de la récolte des pommes de terre, base de l’alimentation quotidienne de tout l’hiver qui approchait. On se retrouvait alors dans le flamboiement des couleurs de l’automne.
Avant le dépouillement du mois de novembre, avec la fête de la Toussaint, nommé le mois des morts. La prière nous rapprochait de nos défunts, récents et lointains. Ma grand-mère vivait en étroite communion avec ces centaines de personnes qu’elle avait connues et qui étaient décédées : elle avait tant hâte de retrouver sa propre mère et son frère (d’un an plus jeune qu’elle) qui était décédé à 16 ans. Le rêve qu’elle vivait dans sa foi était celui de se retrouver un jour. C’était l’acceptation de notre condition humaine si fragile et la foi en la promesse de la Résurrection.

LA FIN DE L’ANNÉE
Puis arrivait la neige, le temps de l’Avent éclairé par ses quatre chandelles, les nombreux cantiques de Noël et la fête de Nativité célébrée dans la nuit. Une année tirait à sa fin, une autre année prendrait bientôt sa place. Tout le monde était prêt pour célébrer de nouveau et recevoir la bénédiction paternelle.
Cette confiance en la présence de Dieu au cœur de notre vie familiale nous permettait de poursuivre ici-bas l’aventure du rêve de Dieu pour nous. Son rêve de nous voir unis tous ensemble et en communion avec le cycle de la nature de notre beau pays laurentien.

