CES FEMMES QUI ONT FONDÉ

LA NOUVELLE-FRANCE

LOUISE HAREL

Madame Louise Harel a prononcé une conférence intitulée Jeanne-Mance et les pionnières de la Nouvelle-France,  le 3 février 2015, à la Grande Bibliothèque, sous les auspices de la Fondation Lionel-Groulx. Avec l’aimable autorisation de cet organisme, nous reproduisons de larges extraits de cette conférence portant sur la contribution exceptionnelle de trois femmes qui ont fondé la Nouvelle-France en examinant les traits communs qu’elles avaient en partage.
LOUISE HAREL

Députée de Maisonneuve (1981-1985) et d’Hochelaga-Maisonneuve (1989-2008)

Chef de l’Opposition officielle, Mairie de Montréal  (2009-2013)

Jeanne Mance, par L. Dugardin (vers 1865)

Examinons les traits qu’elles avaient en commun
L’ÂGE DE LA MATURITÉ

Toutes les trois auront vécu, avant leur départ pour la Nouvelle-France, la durée de vie moyenne de leurs contemporains français. Marie de l’Incarnation, née Marie Guyart, avait quarante ans à son arrivée à Québec, Jeanne Mance et Marguerite Bourgeoys avaient respectivement trente-cinq et trente-trois ans lors de leur installation à Ville-Marie. D’autre part,  Marie Guyart, jeune veuve d’un maître -ouvrier en soie et ayant un enfant à charge, maîtrisera  avec savoir-faire la broderie et la dorure et s’initiera pendant six ans  à la conduite des affaires de son beau -frère, à la demande de ce dernier, avant d’entrer au monastère. Quant à Jeanne Mance et Marguerite Bourgeoys, ayant assumé d’importantes responsabilités familiales et contribué à de nombreuses œuvres charitables, toutes les deux célibataires étaient  libres de prendre leurs propres décisions pour l’avenir.
 

Portrait de Mère Marie de l'Incarnation, attribué à Hugues Pommier, 1672. Archives des ursulines de Québec

LES OBSTACLES FAMILIAUX

Jeanne Mance, figure du Monument à Maisonneuve, œuvre de Louis-Philippe Hébert, Place d'Armes, Montréal (23 mai 2011)

Les réticences familiales furent très vives à l’égard, soit de leur vocation, soit de leur projet de venir au Canada. Ainsi, les parents de Marie Guyart la considérant peu faite pour la vie religieuse, à cause de sa vivacité, de sa bonne humeur et de sa joie de vivre disaient-ils, contrecarrèrent sa volonté et la marièrent à l’âge de dix-sept ans. Autre exemple, lorsque Jeanne-Mance se rend à Paris, auprès du chargé d’affaires des missions jésuites au Canada, pour valider son idée persistante d’aller en Nouvelle-France, elle ne révèle pas à sa famille le but de son voyage. Plus encore, lors de son embarquement pour le Canada, Jeanne se rend à La Rochelle et non à Dieppe où sa famille  voulait la voir embarquer.
 

Quant à Marguerite Bourgeoys, à son départ de Troyes pour Paris, consciente des conventions sociales à l’effet  qu’une femme non-mariée ne pouvait partir seule, elle avait obtenu, pour une partie du voyage, l’accompagnement de la jeune sœur de Chomedey de Maisonneuve, madame de Chevilly qui souhaitait visiter ce dernier, et de son oncle maternel. Elle ne les informa, tous les deux, de son intention de partir que chemin faisant et ils demeurèrent incrédules. Elle-même écrira « (Ils croyaient) que je disais cela par divertissement ». Lorsqu’ils furent convaincus du sérieux  de sa décision, leur réaction ne fut pas encourageante.
 

LA SCOLARISATION

Alors qu’à cette époque en France,  90 % des femmes et 75 % des hommes étaient analphabètes, nos trois héroïnes étaient très convenablement scolarisées. Marie Guyart avait reçu l’enseignement des Ursulines de Tours destiné aux jeunes filles ;  Marguerite, selon l’historienne sœur Patricia Simpson, aurait reçu l’enseignement dans une petite école tenue par des veuves et par la suite, à l’âge de quinze ans, aurait étudié à la Congrégation de Notre-Dame de Troyes. Quant à Jeanne et ses sœurs, elles suivirent l’enseignement des Ursulines qui avaient ouvert un Institut à Langres en 1613. Cet enseignement, écrit Marie-Claire Daveluy, biographe de Jeanne Mance, comprenait dans les sphères sociales distinguées du temps « l’instruction religieuse, l’écriture, la lecture, le calcul, un peu de latin... la comptabilité d’une maison, la rédaction des lettres d’affaires, le raccommodage, la couture... la tapisserie, la dentelle et parfois quelques arts d’agrément ».

LES OBSTACLES ECCLÉSIAUX À LEUR APOSTOLAT

En 1566, le pape Pie V interprète avec rigidité le concile de Trente et décrète que toutes les femmes appartenant à quelque Ordre que ce soit doivent prononcer des vœux solennels et que toutes celles qui font ces vœux sont tenues à la clôture religieuse. En France, les communautés enseignantes ou soignantes sont alors soumises à la loi canonique des contemplatives. Elles  pouvaient certes  recevoir des élèves, des pauvres ou des malades dans certaines parties de leurs maisons, mais elles ne pouvaient  exercer une action apostolique à l’extérieur, ce qui les coupait du monde et des personnes  au service desquelles elles se destinaient. Marguerite Bourgeoys écrira à ce sujet : « On nous demande aussi pourquoi nous aimons mieux être vagabondes que cloîtrées, nous répondons que la Sainte Vierge n’a point été cloîtrée... la regardant comme notre institutrice, nous ne sommes point cloîtrées... afin de pouvoir aller partout où l’on nous envoie pour l’instruction des filles ».  S’éloignant des normes de son temps, Marguerite Bourgeoys conçoit une communauté devant se suffire à elle-même, écrira Patricia Simpson, « non pas grâce aux dots ou au patronage des riches,  mais par  le travail  quotidien de ses propres membres ». Les fondatrices eurent toutes trois à résister aux interventions intempestives des autorités religieuses de la Nouvelle-France.
 

Vénérable Mère Marguerite Bourgeoys
(Cadieux et Derome, 1899)

En désaccord avec Mgr de Laval sur les constitutions et règlements de son ordre, Marie de l’Incarnation s’y opposera fermement et il faudra attendre sa mort pour que l’évêque de Québec les impose. Cependant tout en s’en désolant, elle dut s’incliner devant la décision de l’évêque de leur interdire le chant  grégorien et le chant, dans les langues  amérindiennes, des chants français ou latins qu’elles avaient traduits.


Jeanne Mance fut aussi en butte au plan que le Supérieur des Sulpiciens, monsieur de Queylus, de concert avec Mgr de Laval, avait conçu en 1651, durant son absence lors de son deuxième voyage en France, pour empêcher la venue à Ville-Marie des Hospitalières de Saint-Joseph de la Flèche : « [Il] ...jugea que ce serait un avantage pour nous et pour tout le pays s’il n’y avait à Québec et à Ville-Marie, qu’un même institut parce que cela entretiendrait mieux la paix qui doit être entre les maisons religieuses », écrit l’historienne des Mémoires de l’Hôtel-Dieu de Québec. Jeanne-Mance tînt bon, avec l’appui de monsieur de la Dauversière, trois religieuses revinrent avec elle pour fonder ce premier hôpital des Hospitalières de Saint-Joseph. À leur arrivée à Québec, alors que Jeanne Mance était alitée à la suite de l’infection de peste sur le bateau, les trois religieuses se heurtèrent à l’opposition de Mgr de Laval et des Jésuites de les voir partir pour Montréal. De guerre lasse, l’évêque tout en leur donnant des lettres d’autorisation après quelques semaines d’incertitude, déclara à mère de Brisolles « qu’elles ne devaient pas espérer d’être un jour établies en communauté selon les formes... ni de recevoir pour novices des filles du pays », écrit Faillon, biographe de Jeanne Mance.

CAPACITÉ D’ADAPTATION REMARQUABLE

Bas-relief de Louis-Philippe Hébert, Monument à Maisonneuve, Place d'Armes, Montréal (1895)

Ces femmes qui répondaient à un élan mystique et à une volonté d’évangélisation avaient, en même temps et tout à la fois, un sens pratique, une disponibilité, une ouverture d’esprit et une capacité d’adaptation, admirables.  Par exemple, dès le départ, les Ursulines ont senti à quel point le maniement des langues amérindiennes leur était nécessaire et leur motivation a été très grande à cet égard. Les religieuses  se sont d’abord initiées aux diverses formes de la langue algonquine. Marie de l’Incarnation écrira à son fils :  « je n’ai point perdu mes peines dans le soin épineux d’une langue étrangère qui m’est maintenant si facile que je n’ai point de peine d’enseigner. »

Après cinq années d’attente, en 1658, Marguerite Bourgeoys se voit enfin accorder son école : une étable de pierre, de trente-six pieds de long sur seize de large, pour servir de classe et de logement aux petites filles et à celles qui leur enseigneront.

 

Première femme à devenir membre de la Société de Notre-Dame de Montréal à l’invitation de Jérôme de la Dauversière, avant son embarquement à La Rochelle, Jeanne Mance persuade ce dernier de mettre par écrit le projet de Ville-Marie, d’en faire des copies jointes à une lettre de sa part, et de les faire parvenir à des femmes fortunées avec lesquelles elle était en contact à Paris. Lorsque les navires reviennent en Nouvelle-France l’année suivante, le résultat est inespéré, tant en terme d’augmentation à trente-sept, du nombre de membres de la Société, dont parmi eux huit femmes, que par la souscription de 40,000 livres qui avaient servi à acheter les provisions dont les bateaux étaient chargés. 

Conclusion

Pour clore ce chapitre sur les traits communs que ces pionnières avaient en partage, je veux reprendre à mon compte cet extrait de L’histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles du Collectif Clio.  « La Nouvelle-France a représenté, écrivent les auteures, pour certaines Françaises du XVIIe siècle, un lieu privilégié pour l’expression de l’autonomie et de l’initiative. Femmes de la noblesse ou de la bourgeoisie, religieuses ou laïques, ces femmes ont trouvé en Amérique un milieu neuf, sans traditions contraignantes, et un cadre de vie qui sollicitait toutes les énergies disponibles. À titre d’illustrations, rappelons que Jeanne Mance et Marguerite Bourgeoys ont  effectué chacune sept traversées de l’Atlantique, exploit que bien peu d’administrateurs ont à leur crédit ».

vol. 122, no 2 • Juin 2017

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