JEUNE, ALGÉRO-QUÉBÉCOIS ET MUSULMAN

Hanafi Tessa est née en Algérie dans une famille de foi musulmane. Il est arrivé à Montréal à huit ans. Il utilise une belle formule : il se dit musulman de naissance comme autrefois les Québécois naissaient chrétiens. À Montréal, il a été amené, dit-il, « à cultiver son appartenance pour s’identifier ». Il en est venu par là à approfondir ses racines maghrébines et musulmanes. Il nous raconte son expérience d’algérien québécois.
HANAFI TESSA

Québécois d'origine algérienne arrivé à Montréal en 1994.​ Il est diplômé en sciences politiques de l'Université Laval et de l'Institut d'Études politiques de Paris ; il poursuit présentement des études au niveau du 2e cycle à l'École nationale d'Administration publique (ÉNAP) du Québec à Montréal. ​ Hanafi a travaillé à titre de conseiller au Ministère de l'Immigration et des Communautés culturelles du Québec. Dans ses recherches, il s'intéresse à la question de l'immigration au Québec et de ses enjeux d'intégration. 

D’OÙ SUIS-JE ?

J’avais  8 ans à peine quand je suis arrivé à Montréal, en plein hiver. Mes parents fuyaient la situation politique intenable qui prévalait en Algérie. Ce n’est que dans l’avion quelque part entre Alger et Madrid, qu’ils m’ont dit, à moi et à mes deux frères, que nous étions en route pour Montréal, Canada. Bref, je suis né en Algérie, musulman de naissance, comme beaucoup de québécois qui autrefois naissaient chrétiens. J’ai fréquenté les écoles primaires La Visitation, Saint-André-Apôtre et Saint-Paul-de-la Croix, dans le quartier Ahuntsic-Cartierville à Montréal,  ce qui n’a rien à voir avec des écoles coraniques.

À l’école primaire, je ne me souciais pas du tout de ma foi musulmane. J’y apprenais le français et toutes les autres matières étaient apprises dans cette langue. On pense plus à avoir des amis sans se soucier de leur appartenance religieuse. Je n’avais jamais vu tant d’enfants africains, haïtiens, sud-américains, asiatiques ou même nord-américains. Un monde nouveau s’ouvrait. Un monde ouvert et prometteur. J’ai terminé mes études en sciences politiques et je travaille actuellement au Ministère de l’Immigration, Diversité et Inclusion Québec. Dans le cadre de mes études à l’ÉNAP, j’ai participé à des colloques au Brésil et à Capo Verde organisés par COLUFRAS, Conférence luso-francophone de la santé. Après avoir obtenu un congé sans solde, j’ai obtenu une bourse pour aller apprendre le chinois à Beijing. Rien de moins ! Oui, je vis dans un monde ouvert et j’entends bien être un citoyen de l’univers avec mes racines algériennes et québécoises.

« […] je suis né en Algérie, musulman de naissance, comme beaucoup de québécois qui autrefois naissaient chrétiens. »
L’APPROFONDISSEMENT DE LA FOI

Je ne pense pas que quelqu’un reçoive la foi. On la cultive, on l’entretient. Bizarrement, dans un milieu empreint de diversités de croyances, de pensées, de religions, qu’offre la société québécoise, et particulièrement Montréal, on est amené à cultiver une appartenance (culturelle ou cultuelle) pour s’identifier, se différencier. Dans mon cas, le poids de la transmission héréditaire des traditions et des croyances a été d’une grande importance dans le développement de ma foi. Au-delà du socle familial et culturel, c’est par curiosité et soif de connaissances que je me suis mis, ici à Montréal, à explorer l’islam, mais aussi d’autres religions et d’autres systèmes de pensées. J’ai fait cela par la lecture et l’écoute (conférences, documentaires, reportages), par des échanges variés et aussi par l’observation au quotidien de la pratique et du comportement des autres autour de moi.

Je ne vis pas dans une bulle. Mes amis viennent de partout, certains sont religieux, d’autres pas du tout. Certains pratiquent, d’autres pas du tout.  La diversité culturelle et religieuse d’ici ouvre à la compréhension, au respect, à des valeurs communes, à reconnaitre que les racines de l’amitié sont plus profondes que les différences qui peuvent nous caractériser. 

LE QUÉBEC, SOCIÉTÉ SÉCULARISÉE ET OUVERTE

Je peux comprendre que dans une société sécularisée comme celle du Québec, de tradition chrétienne majoritairement catholique, certains repères cultuels et religieux peuvent paraître flous pour de jeunes Québécois issus d’une immigration empreinte de traditions religieuses bien ancrées dans leurs communautés. Cependant, je n’ai jamais ressenti une pression ou obligation de la société à me fondre dans un moule identitaire ou idéologique quelconque. Par contre, mon nom et mon accent me ramènent toujours à mes origines. Au bout du compte, mes origines maghrébines restent imprégnées durablement, et c’est peut-être ce qui m’a poussé et me pousse toujours à revisiter et à explorer mes racines, particulièrement, les aspects spirituels et religieux. Je fréquente la mosquée pour la prière où je rencontre d’autres personnes qui ont la même foi que moi. Je ne vais pas à la mosquée au moment de la prêche.


Autour de moi, avec mes amis, nous avons tendance à discuter, à débattre, parfois même à nous emporter dans des joutes verbales portant sur des enjeux sociétaux en rapport à la religion, principalement à l’Islam. Nous en discutons souvent. On en vient au bout du compte à repenser cette religion et, parfois même, à remettre en question certaines de ses croyances internes. Autour d’une shisha, avec des amis, il m’arrive de refaire le monde et de dépoussiérer les religions. Je dois avouer que les discussions spirituelles les plus profondes, ce sont  avec des amis de traditions religieuses différentes, principalement catholiques. Dans nos différences cultuelles et de croyances, on se rejoint dans l’absolu, dans une convergence du sacré qui est l’essence même des traditions monothéistes. Au fond, on se rattache tous au même Dieu, ce sont les humains qui lui donnent un nom différent.

Au travail, on ne discute pratiquement pas de religion entre nous. En fait, les seuls moments où l’on en parle, c’est pour expliquer certaines fêtes ou pratiques religieuses, musulmanes, chrétiennes, bouddhistes. Aucun débat ou remous, mais des échanges de type informatif.  D’ailleurs, un milieu de travail est-il  bien le lieu et le moment pour  parler religion?

HEUREUX ET SOUPLE DANS MA FOI

Croire en Dieu, à ses miracles, à ses préceptes n’est pas la manifestation la plus moderne aux yeux de nos contemporains. Parfois, le regard d’amis ou de collègues de travail trahit une certaine gêne, peut-être même un certain mépris ou préjugé du seul fait d’évoquer et d’affirmer mes croyances et mes pratiques religieuses. Je pourrais dire que c’est à peu près la même chose pour quelqu’un qui s’affirme chrétien ou bouddhiste. Dans le contexte mondial actuel où l’islam est utilisé à toutes les sauces politiques, s’affirmer musulman peut être un poids et encourager au repli. C’est un réel défi. La manifestation de ma pratique religieuse peut se vivre au quotidien du fait de certaines obligations cultuelles liées à des restrictions alimentaires, par exemple.

Être croyant ne signifie pas être illuminé. Un croyant n’est pas un extra-terrestre ou un être exotique relégué à une réalité pittoresque. Un croyant n’est pas une antiquité à ranger dans un musée.  C’est un style de vie. C’est  l’art de s’adapter, d’accepter, de reconnaître et de respecter l’autre dans sa différence, reconnaitre la présence de l’Être suprême dans la vie de l’humanité.  

Le détachement, l’empathie, le pardon et l’amour sont des valeurs fondamentales de la religion musulmane. Elles n’appartiennent évidemment pas à cette seule religion. Quatre valeurs ô combien incompatibles avec les lois du capitalisme qui exploite et exclut un nombre incalculable de personnes et avec la réalité illusoire et superflue de la société de consommation de masse dans laquelle nous évoluons au quotidien. Je crois que la foi est un morceau de divin semé en nous et qui nous rend critiques face aux mille et une injustices auxquelles l’humanité est confrontée.

vol. 122, no 3 • Octobre 2017

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