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ENVIRONNEMENT

ADMIRER, AIMER, RÉSISTER

Pour la vingtième ou la trentième fois, on demande à l’auteur d’aborder la question des chrétiens et de l’environnement.  Il le fait volontiers car le thème est crucial, absolument englobant.  Il le fait aussi avec une certaine lassitude, ou plutôt avec impatience car on dirait que l’ADN chrétien, surtout évangélique mas aussi catholique, n’arrive pas à admettre qu’il y a une crise.

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Il nous faudrait des poètes et des mystiques à la François d’Assise pour réenchanter le monde et la prière.

La vie passe et repasse, toujours pareille, toujours changeante. L’eau qui coule sous le pont est sans cesse nouvelle, mais c’est le même flot, les mêmes molécules qui deviennent nuages, traversent le ciel, retombent en pluie ou en neige et s’engouffrent dans le ruisseau.

En 1972, dans la mouvance de la Conférence de Stockholm sur l’environnement, je découvre le livre de René Dubos et Barbara Ward Nous n’avons qu’une terre. Cela fait tout de même cinquante ans. Déjà, la crise écologique était à nos portes, déjà les thèmes majeurs s’annonçaient : la pollution, la disparition des espèces, les risques industriels, la fragilité de notre petite planète car nous n’avons qu’une Terre, pas de vaisseau spatial, pas de planète de rechange. Vivre avec la Terre, sur elle et d’elle, tous ensemble plantes, animaux, humains ou finalement mourir ensemble.

L’ADN CHRÉTIEN ET L’ENVIRONNEMENT

Pour la vingtième ou la trentième fois, on me demande d’aborder la question des chrétiens et de l’environnement. Je le fais volontiers car le thème est crucial, absolument englobant. Je le fais aussi avec une certaine lassitude, ou plutôt avec impatience car on dirait que l’ADN chrétien, surtout évangélique mais aussi catholique, n’arrive pas à admettre qu’il y a une crise. Tant mieux, disent certains, car avec la fin du monde, on verra Dieu.  Pas très écoresponsable comme attitude. Impossible, disent d’autres, car l’être humain est comme un dieu, il triomphera.  Belle fuite en avant!  Quant à moi, dit un troisième, cela n’a rien à voir avec la foi, avec Dieu, avec la prière, avec l’amour.  Au fond l’environnement n’est qu’un décor, l’essentiel est ailleurs. Mais toujours l’eau coule sous le pont, le temps passe et la crise s’aggrave.  Après les papes Jean XXIII, Paul VI, Jean-Paul II, Benoit XVI, le pape François a parlé d’environnement. Plus incisif que ses prédécesseurs, il a abordé le problème de front et a parlé clairement et fortement.  Sa lettre s’appelle  Laudato ‘SI. Une lettre pleine de verve et de lumière, à lire et relire, à discuter. Oui, il y a une crise, une crise majeure, totale, une crise où les premières victimes seront les pauvres. Désormais il faut changer notre regard, nos façons de vivre et d’être heureux pour entrer dans l’espérance et devenir responsables.

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L’ÉVEIL DE L’ÉGLISE DU QUÉBEC

Par bonheur, l’Église du Québec s’éveille à l’environnement. Ce ne sont pas les alertes et les études qui ont manqué et bien des gens se sont engagés individuellement avec courage et convictions. Mais on dirait que le main-stream n’est pas encore convaincu, qu’il regarde cela en amateur malgré les appels et les mots d’ordre.

En fait c’est difficile et les chantiers nombreux.D’abord, il faut rendre la communauté écoresponsable dans son vécu concret, dans sa gérance : l’eau, le chauffage, le papier, les déchets, le transport, la gestion internet etc. Je pense à des dizaines d’équipes et d’institution inscrites dans le Réseau des Églises vertes.  Et puis, il faut changer notre vision de l’être humain. « À peine le fis-tu moindre qu’un dieu », dit le psaume 8. 

On le sait, l’être humain est à l’image de Dieu. Il peut même dominer le monde, le gérer, l’aménager. Et c’est là que le bât blesse. La bonne intendance que l’être humain devrait exercer est devenue une tyrannie.Le pape François le dit clairement : nous sommes en abus d’anthropocentrisme. La crise écologique est le résultat direct d’un développement insensé de l’être humain qui prétend tout utiliser, tout consommer, tout détruire, tout aménager à sa guise sans tenir compte des effets à long de ses gestes. Toute notre science, toute note technique, toute notre manière de vivre nous mettent en opposition avec la nature. Posséder, consommer, détruire, jeter. La force humaine est devenue violence et orgueil.  Stop. Arrêtez.  Changez de côté, vous vous êtes trompés, dit le maître de la danse.

CHANGEMENT DE VISION NÉCESSAIRE

C’est donc d’abord un problème de vision, de compréhension de soi et du monde.  Il faut passer d’une vision dominatrice à une vision holistique : l’eau, l’air, le sol, les plantes, les animaux sont nos compagnons dans l’aventure terrestre.  Tout se tient : Dieu, les anges, l’être humain, l’herbe folle, l’insecte, le sable gris.  La pensée philosophique glisse actuellement vers le panthéisme, un panthéisme à la Spinoza. Cela s’insinue partout. Nous qui croyons en un Dieu créateur transcendant qui crée par amour et non par confusion et nécessité, il nous faut développer une vision panenthéiste : tout n’est pas Dieu, mais tout est en Dieu, Dieu est en tout.

Le grand axe de la liturgie repose principalement sur ce que l’on appelle l’histoire du salut : la création, la faute, le rachat, l’exode, l’exil, l’incarnation, la rédemption.  C’est bien. Mais cela a donné un discours abstrait, aseptisé, chimiquement pur, dogmatique mais sans résonnance écologique. Il faudrait redécouvrir l’eau, l’air, l’oiseau, le feu, la lente et patiente naissance du chêne et de l’érable, le grouillement des insectes. Les insectes ? Les touristes veulent des arrosages du haut des airs pour tuer les maringouins.

UNE CRISE MORALE, SPIRITUELLE, POLITIQUE

La crise, elle est morale, au sens d’éthique. Remèdes ; arrêter de consommer comme des dingues, manger autrement, voyager autrement, partager avec les plus pauvres, et surtout se dégager de la prison mentale qui nous tient captifs : la publicité. Combien de messages sur la COIVD à la télévision sont suivis d’une réclame pour un «char» : un char pour crier dedans toute seule, un char pour serpenter près d’une falaise, un char pour soulever le sable des dunes.

La crise elle est spirituelle : changer notre vision de nous-mêmes, passer de l’orgueil de l’espèce (spécisme) à la communion holistique. Il nous faudrait des poètes et des mystiques à la François d’Assise pour réenchanter le monde et la prière.

La crise, elle est politique. Nos politiciens ne sont pas capables d’agir car pour se faire élire, ils doivent penser deux ans, ou cinq ans au maximum.  Il faudrait penser au moins, 25, 40, 50 ans.  Les Amérindiens disaient sept génération, trois derrière, trois devant. Il faudra encore bien des Greta Thunberg, bien des marches du climat, bien des COP pour que cela bouge. Il faut que la culture publique change.  Remarquez que quand il y a urgence réellement perçue, ça bouge vite : fermer les magasins le dimanche, fermer les écoles, imposer un couvre-feu, cela été possible durant le temps fort de la COVID. Mais taxer les riches, contrôler l’évasion fiscale, discipliner les géants du WEB, mettre au pas les maîtres de l’alimentation, faire disparaître les disparités, c’est tout un défi que ni Biden, ni Trudeau, ni Poutine ne veulent relever. 

Mais on ne peut enrayer la crise par un simple déni. Elle éclate en plein jour par le biais des migrants et cela risque d’entraîner des politiques de droite répressives, fermées sur l’espace clos national. Il faudra donc une action politique soutenue, tenace, à long terme.  Les premiers chrétiens ont fait tomber l’empire romain.  Mais cela a pris trois siècles. Nous avons peut-être deux générations devant nous.

Jean-Paul II parlait d’une civilisation de l’amour. C’est cette énergie d’évangile qu’il faut réactiver en nous : admirer, aimer, résister.

Je ne veux pas être fossoyeur de demain. Et vous ?

 

NOTE

Pour aller plus loin, je suggère la lecture de mon livre sur la spiritualité de l’environnement Voir la Terre autrement, Montréal, Novalis, 2021, 197 pages.

Les Trinitaires de Granby disposent aussi d’une retraite donnée par moi, sur vidéo, sur le thème de la spiritualité de l’environnement.

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vol. 127 no 1 • Mars 2022