CESAR ESCUZA

LE THÉÂTRE POUR ÊTRE DE MEILLEURES PERSONNES

MICHEL RONDEAU

Célébrations liturgiques, processions lumineuses, ne sont pas loin de la mise en scène de théâtre à cause de la puissance des symboles en action et de l'ouverture sur l'intériorité. Après avoir appris à se donner à son prochain et avoir découvert la communauté puissante des pauvres, le théâtre devient un espace d'humanisation dans la communauté.
“Oh hermanos, hay muchismo que hacer...”
(« Oh mes frères, il reste tellement à faire… ») 
 
Cesar Vallejo, poète péruvien
L’ÉBLOUISSEMENT

À Huancayo, au cœur de la Cordillère des Andes, la Semaine Sainte brûlait de tous ses feux. Cesar Escuza se souvient des processions lumineuses qui ont émerveillé son enfance, embrasant son âme de mille émotions, des tristesses du Vendredi saint aux jubilations de Pâques...  Il n’hésite pas à le reconnaître encore aujourd’hui, sa profession de metteur en scène de théâtre est certainement tributaire de ces éblouissements premiers.  Et quand, en d’exceptionnelles occasions, la famille Escuza au grand complet pérégrinait jusqu’à Lima, c’est la solennité grave et majestueuse de la grande cathédrale qui lui ouvrait les portes de l’intériorité. 

LE CHRIST DE LA JUSTICE

De ces voyages d’enfance à Lima, il lui reste aussi la figure du Christ de la lutte et du combat pour la justice, celle du Seigneur des miracles dont la fête, chaque année en octobre, donne lieu à l’une des plus grandes processions catholiques du monde. 

 

Symbole puissant de la résistance des pauvres du Pérou, cette image du Crucifié à la peau noire du couvent de Las Nazerenas, que l’on fait parader dans la ville au rythme de langoureuses incantations, doit sa grande vénération au miracle qu’elle aurait opéré lors du tremblement de terre destructeur qui secoua la ville en 1655. Le pan de mur sur lequel elle reposait aurait été alors le seul à avoir résisté. 

 

Cesar y voit encore aujourd’hui le produit d’un fécond syncrétisme, comme on en rencontre si souvent dans la religiosité populaire de ce pays, entre les symboles andins et le christianisme en processus d’inculturation.  Symbole de continuité historique et d’unité, ce Christ qui résiste aux tremblements de terre, c’est aussi le Señor de los temblores de la religion des anciens Incas.  Mais, estime-t-il encore maintenant, ce sont tout de même les dimanches ordinaires et les implications paroissiales qui, tranquillement, ont laissé leurs teintes les plus durables sur les valeurs qui allaient dominer sa vie. 

« Parfois, quand je rencontre le curé de la paroisse, il me dit amicalement à la blague que, tout comme lui, j’ai moi aussi mes ouailles, mon église, ma paroisse !!! » s’exclame-t-il en riant.

photos : Vichama Teatro

SE DONNER À SON PROCHAIN

Comme plusieurs, Cesar a vécu en lui-même cette oscillation inhérente à toute l’histoire de l’Église : celle qui mène du Dieu lointain, infiniment transcendant, finalement inatteignable, au Jésus proche, au prochain et au prochain souffrant.   Atteint lui-même de polio, il a précocement développé ce qu’il appelle le sens de l’altérité.  « Je ne connais pas toutes les valeurs du christianisme, ni étudié tous les textes, dit-il aujourd’hui, mais j’ai retenu que ce qui est le plus important, c’est de se donner à son prochain, surtout au plus mal-pris. »  À l’école, les histoires autour de Saint-François d’Assise l’avaient particulièrement marqué.  C’est pour cette raison que de toutes les chapelles de l’église de l’Inmaculada à Huancayo, stations d’un parcours dominical obligé en famille, où il fallait se répandre en dévotions interminables devant les saints qui peuplaient les niches, seule la chapelle du saint italien constituait un refuge hospitalier.  Il faut dire qu’on lui avait fait bonne réputation à celui-là : personnage souriant, sympathique, près des pauvres.  De plus, la fête de saint François, début octobre, était le motif de grandes mobilisations dans la paroisse.  On y recueillait les denrées de première nécessité pour les familles dans le besoin de Huancayo.  Cet événement annuel fut certainement le lieu de son initiation à l’esprit communautaire et à la solidarité.

UNE COMMUNAUTÉ NOUVELLE

À la fin de l’adolescence, César prend ses distances par rapport à la religion.  S’il est conscient de ce qu’elle lui a apporté, c’est en fait surtout de l’Église comme institution dont il s’éloigne et à l’égard de laquelle il perd peu à peu de l’intérêt.  Jeune étudiant, il prend plutôt part au bouillonnement d’idées et à l’effervescence des initiatives populaires suscitées par la gauche révolutionnaire de la fin des années 70.  C’est ce qui le mènera à Lima en 1980, dans la foulée du flux migratoire qui vit alors déferler vers la capitale les populations appauvries de la Cordillère des Andes.   César se retrouve rapidement sur la ligne de front d’une aventure populaire cousue de luttes accablantes et de solidarités enivrantes.  Organisateur communautaire, il marche au milieu des hordes de migrants qui, affrontant douloureusement la répression policière, occupent des terrains abandonnés de la périphérie urbaine pour y fonder une communauté nouvelle, un pueblo joven, comme on le disait à l’époque. 

C’est ainsi que sur ces terres grises et inertes du désert côtier péruvien, à force de combats et d’organisation, surgira Villa el Salvador, quartier du cône sud, comptant aujourd’hui un demi-million d’habitants, et où Cesar réside toujours.  Souvent cité comme une des plus belles réalisations du socialisme latino-américain, quartier général de l’entraide, Villa el Salvador exportera même, partout dans le monde, ses expériences solidaires comme, entre autres, celle des cuisines collectives.  L’endroit en est venu à forger ses propres récits et l’agir de ses héros et héroïnes est toujours bien vivant dans la mémoire collective. 

DES TÉMOINS HÉROÏQUES

Au premier plan, Maria Elena Moyano, la mère courage, fondatrice de l’organisation des femmes de Villa el Salvador et assassinée en 1992 par le Sentier lumineux durant le conflit armé qui se solda par la mort de plus de 40 000 Péruviens et Péruviennes. Maria Elena fut une camarade de la première heure de Cesar. Autre héros de cette pléiade, Mgr Luis Bambarem, l’évêque des bidonvilles qui vint parlementer avec les forces de l’ordre alors qu’elles s’apprêtaient à bulldozer les abris de fortunes des premiers migrants de Villa el Salvador. Les pas de César y croisèrent aussi ceux des « prêtres révolutionnaires » comme il aime le dire lui-même, dont les théologiens Jorge Alvarez Calderon et Gustavo Gutiérrez.  Ce dernier, père de la théologie de la libération, dépoussiéra le sens de l’expérience religieuse de son enfance et Cesar trouva inspirante sa pensée sur la mystique de l’engagement et son option préférentielle pour les pauvres.

LA NAISSANCE DE VICHAMA

Au sein de l’organisation de Villa el Salvador, Cesar devint responsable du centre de communication et c’est là qu’avec des amis, hommes et femmes, il fonda Vichama, sa troupe de théâtre.  En 1993, la troupe se dote de son propre local qui devient et qui est toujours, un carrefour d’art, d’échange, d’apprentissage et de rencontre.  Chaque année encore, des centaines de jeunes et de moins jeunes fréquentent la maison de Vichama.  Ils viennent y voir du théâtre, apprendre le théâtre et apprendre par le théâtre et par l’art.  Ce lieu d’animation blotti au cœur du quartier, Cesar le conçoit comme un espace d’humanisation dans la communauté.  « Le but de l’art, dit-il souvent, c’est ultimement et simplement de faire de nous de meilleures personnes.  Et la communauté, c’est le lieu idéal de cet apprentissage ».  Il se perçoit lui-même comme un éducateur aux valeurs de la vie en communauté. Au fil des années, Cesar Escuza a acquis une notoriété certaine en tant qu’homme de théâtre.  Invité partout dans le monde pour parler non seulement de théâtre, mais aussi de l’art comme moteur de changement social et personnel, il est aussi récipiendaire de plusieurs distinctions.  

 

« Parfois, quand je rencontre le curé de la paroisse, il me dit amicalement à la blague que, tout comme lui, j’ai moi aussi mes ouailles, mon église, ma paroisse !!!» s’exclame-t-il en riant.

vol. 123, no 2 • Juin 2018

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