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CONTEMPLER LE DIEU DÉPOUILLÉ

Le regard que saint François d’Assise porte sur le Christ pauvre et humilié qui s’est dépouillé de lui-même nous plonge au cœur de sa spiritualité.

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La pauvreté évangélique ne fut jamais pour François une règle abstraite. Il la voyait et l'aimait dans une personne vivante : celle du Christ crucifié qui s'était révélé à lui à Saint-Damien. C'était lui le Pauvre qui avait allumé dans son cœur le feu de l'Amour. L'aimer, c'était l'accueillir et le suivre dans son dénuement total. C'était lui le Chemin. On comprend mieux dès lors l'attachement de François à celle qu’il appelait « Dame sainte Pauvreté ». (Éloi Leclerc, Saint François d’Assise, De la croix à la gloire, p. 31)

Le regard que saint François d’Assise porte sur le Christ pauvre et humilié qui s’est dépouillé de lui-même nous plonge au cœur de sa spiritualité. Il entre dans l’expérience spirituelle de ce Dieu qui, en son Fils Jésus, s’est totalement donné à l’humanité et s’est désapproprié de sa condition divine : Il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. (Phil 2, 7-8). Dès lors François n’a qu’un seul désir : épouser la Pauvreté comme le Christ lui-même l’a fait par amour pour l’humanité. Un désir naît en lui, celui de se conformer en tout au Christ pauvre, humilié et crucifié.

 

L’abbé Maurice Zundel, grand prédicateur et mystique suisse, qui a été lui-même imprégné de la vie et de la spiritualité de saint François, décrit ainsi la profonde expérience spirituelle de saint François :

 

L’ardeur même avec laquelle le Poverello exigeait des siens et de soi-même le dépouillement matériel, n’était que l’expression symbolique de la passion divine qui brûlait dans son cœur pour la fiancée mystérieuse qu’il avait reçue des mains du Christ mourant. La pauvreté était vivante à ses yeux, et s’il lui faisait le don absolu de son être, c’est sans doute qu’elle avait pour lui le visage même de Dieu. (L’Évangile intérieur, p. 39)

 

Depuis toujours mais particulièrement ces temps-ci, dû à l’ambition et l’inconscience de grands profiteurs et d’exploiteurs, des populations entières s’appauvrissent. Elles perdent tout ce qu’elles ont acquis au cours des ans, y compris pour plusieurs d’entre elles des membres de leurs familles. Quel sens cette vision chrétienne du Dieu qui se dépouille totalement de lui-même peut-il avoir pour ces gens ? Pour répondre en vérité à cette question, il faut encore se tourner vers l’expérience pascale du Christ dans laquelle saint François d’Assise s’est lui-même plongé.

 

Zundel, pour sa part, applique à toute personne humaine désireuse de transformation intérieure et de liberté d’entreprendre ce chemin de « désappropriation de soi » en contemplant d’abord en Jésus le Dieu dépouillé de tout. Ce qui la mènera nécessairement comme le Christ à faire l’offrande de soi. Dans l’un de ses ouvrages, cette perspective est décrite ainsi : « Être comme Dieu, cela veut dire nous désapproprier fondamentalement de nous-mêmes pour que notre vie s’accomplisse comme la sienne dans un don sans réserve ». (Tiré de Le problème que nous sommes)

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C’est en regardant le Christ qui s’est dépouillé de tout jusqu’au don de lui-même, c’est en contemplant son abaissement que nous apprenons le vrai sens du don total de soi et que nous en devenons capables. Ainsi, ce don de soi devient la réponse significative à l’invitation radicale de Jésus à le suivre : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la trouvera. » (Mt 16, 24)

La personne croyante qui reconnaît en Jésus le Très-Haut qui s’est fait le « Très-Bas » pour emprunter l’expression à Christian Bobin, lui permet de naître à elle-même et ainsi de naître à ce Dieu présent en elle.

 

Comment ce grand mystère de la nouvelle naissance cachée dans le délestage des biens et surtout de soi peut-il se réaliser ? Une sœur carmélite nous en parle :

 

Cette simplification de notre être, nous rapproche de plus en plus du vide intérieur où respire, en silence absolu, le mystère divin en chacun. Commençons par nous dévêtir des multiples couches par lesquelles nous tentons de cacher notre nudité : culture, savoir, normes morales, faux semblants… pour rejoindre ce centre le plus intime de nous-mêmes où nous ne sommes que nous-mêmes.

 

Revenons maintenant à saint François d’Assise. Nous savons qu’il a souffert énormément, nous savons aussi qu’il a cherché à vivre ses souffrances dans un esprit d’abandon, de foi en voulant ressembler le plus possible au Christ pauvre et crucifié. Mais nous savons aussi qu’il a compris que cette voie de dépouillement procure une intense paix et de grandes joies intérieures.

 

La prière pour la paix qu’on lui attribue ouvre cette dimension :

 

Là où il y a la tristesse, que je mette la joie.

 

O Seigneur, que je ne cherche pas tant

À être consolé...qu’à consoler

À être compris... qu’à comprendre

À être aimé... qu’à aimer ;

Car… C’est en donnant...qu’on reçoit ;

C’est en s’oubliant... qu’on se retrouve ;

 

Le message évangélique du Dieu qui sort de lui-même pour se donner à une humanité distraite et ingrate que pourtant il aime (Dieu a tellement aimé le monde) a atteint le cœur de saint François et de bien d’autres croyants au cours des siècles. Ce trait divin d’abaissement rejoint encore aujourd’hui notre monde actuel qui porte les traits d’un égocentrisme exponentiel.

 

Proposer aujourd’hui le dépouillement aux leaders de nos sociétés ou encore à toute personne qui rêve de réussir sa vie s’avère un défi quasi impossible à relever. Comment alors proposer la contemplation du mystère d’abaissement du Christ à une humanité encore trop habitée par des forces de pouvoir et de domination ? Seuls ces hommes et ces femmes qui choisissent cette voie silencieuse du don de soi à l’exemple du Christ s’entendront dire : Heureux êtes-vous !

vol. 131, no 2 • Juin 2026

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