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LA PAROLE QUI INFORME

FRANÇOIS GLOUTNAY

Quand on n'a plus de journaliste spécialisé dans un domaine, on assiste à une incompréhension des faits qui ponctuent la vie quotidienne de ce secteur. Conséquence : ces nouvelles sont presque totalement absentes dans les médias auxquels on s’abreuve.

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« Du côté de l'information religieuse dans les médias, c'est le vide. On manque d'audace, me semble-t-il. »
ABBÉ JEAN-GUY DUBUC
L’INFORMATION RELIGIEUSE AU QUÉBEC

Nous sommes en février 1985, en pleine Année internationale de la jeunesse. Le responsable de la chronique Religion du quotidien Le Devoir, Jean-Pierre Proulx, me demande d'aller couvrir, durant deux jours, un colloque organisé par l'Assemblée des évêques catholiques du Québec à Loretteville.

 

Débutant dans ce métier, j’accepte cette pige. Je mène plusieurs entrevues durant cette fin de semaine. J'y rencontre Jean Martel et Jules Béliveau, deux journalistes plus âgés dépêchés par Le Soleil et La Presse, qui n’hésitent pas à me prodiguer des conseils et à partager leurs connaissances du milieu épiscopal québécois.

 

Trente ans plus tard, le mardi 29 septembre 2015, Mary Irwin-Gibson devient la 12e évêque du diocèse anglican de Montréal. Elle est la première femme à accéder à ce titre depuis la création du diocèse en 1850. La cathédrale Christ Church est remplie… sauf le banc réservé aux journalistes.

 

J’y retrouve Harvey Sherpherd, autrefois du quotidien The Gazette, qui dirige dorénavant la publication du diocèse anglican. Il y a aussi la photographe officielle du diocèse ainsi que l’auteur de ces lignes.

 

Aucun autre média montréalais n’a cru bon envoyer un journaliste couvrir cet événement somme toute spectaculaire. L'Église anglicane à Montréal, une institution religieuse importante, a un nouveau chef. Et c'est une femme. Personne de La Presse. Personne de Radio-Canada. Pas même The Gazette et CBC. Bien sûr, des médias anglophones vont publier, les jours suivants, des portraits de la nouvelle évêque. Mais quel autre média que Présence va proposer un texte sur son intronisation et sa consécration ? Aucun. Et aucun média n'achète mon papier, ni même mes photos de l’événement.

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AUJOURD’HUI

En 1985, il y a encore des journalistes québécois qui sont spécialisés dans les affaires religieuses. En 2022, ils se comptent sur les doigts d’une seule main.

 

En fait, dans le répertoire des membres de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), on trouve 43 journalistes qui ont inscrit le secteur « Religion et laïcité » parmi leurs intérêts rédactionnels, en plus des affaires municipales, de la politique, de l’économie ou de l’actualité régionale. Seuls deux n’ont coché que « Religion et laïcité ». Ce sont les deux salariés de l’agence Présence.

 

Quand on n'a plus de journaliste spécialisé dans un domaine, on assiste à une incompréhension des faits qui ponctuent la vie quotidienne de ce secteur. Conséquence : ces nouvelles sont presque totalement absentes dans les médias auxquels on s’abreuve. On ne comprend pas le sens d’une déclaration épiscopale, d’un événement régional ? On n’a qu’à ne pas mentionner cette information. Personne ne nous en tiendra rigueur.

ABSENCE

Lorsqu'on a annoncé le départ des ondes de l'émission Second Regard, j'ai interrogé l'abbé Jean-Guy Dubuc, qui aura été éditorialiste en chef de La Presse, puis éditeur à La Tribune et à La Voix de l'Est.

 

« Je trouve cela extrêmement regrettable. Je suis outré que Radio-Canada ait fait sauter Second Regard. C'était une émission qui traitait des valeurs. Pas toujours spirituelles ou religieuses, diront certains. Mais j'ai toujours trouvé qu'Alain Crevier faisait du bon travail pour nous amener à réfléchir », m’a-t-il dit.

 

« Du côté de l'information religieuse dans les médias, c'est le vide. On manque d'audace, me semble-t-il », constate le prêtre montréalais.

 

Je maintiens, pour ma part, que les thèmes religieux sont régulièrement abordés dans les médias d'ici. Si on faisait une analyse quantitative du nombre de fois où le nom du pape François a été mentionné dans la presse québécoise cette année, on aurait probablement des surprises. Mais ce qui devrait surtout nous préoccuper, c'est l'espace, en termes de longueur, que l'on accorde à la nouvelle qui aborde des faits religieux. Et sa provenance. Les articles sur le pape François ne sont pas écrits par des journalistes d'ici. Ce sont des dépêches des grandes agences, des textes très courts.

 

Aujourd’hui, grâce au Web, on se trouve avec une abondance de sources d’information. Si vous trouvez que La Presse ou Le Devoir ne parlent pas assez du pape ou des grandes religions mondiales, rien ne vous empêche de vous abonner au service de presse du Vatican ou encore aux nombreuses agences virtuelles, qu’elles soient indépendantes ou non, qui diffusent des informations sur les grandes Églises et les religions.

 

Mais cette prolifération de sources internationales n’enlève pas aux médias d’ici leur responsabilité première : raconter le quotidien de notre société, selon toutes ses facettes, y compris religieuses.

PROXIMITÉ

Mais l’abbé Dubuc a raison : pour les nouvelles de proximité, c'est vraiment le vide.   Au Québec, il y a beaucoup d'événements dits religieux qui mériteraient d'être couverts par la presse locale, régionale ou nationale. Mais qui ne le sont que rarement.

 

Un joueur de hockey, depuis longtemps retraité, décède-t-il? Un artiste, qui a depuis un moment quitté l’avant-scène, vient-il de rendre l’âme? Tous les médias vont mentionner cette nouvelle. Des politiciens vont vanter, sur Twitter, les mérites de chacun.

 

Mais la presse s’est tue lorsque le 15 janvier 2021 le père Ugo Benfante, un Fils de la Charité, est décédé. Ce religieux, dans les années 1960, faisait pourtant la une des médias. Ce prêtre, qui avait quitté son presbytère de la Pointe-Saint-Charles, travaillait alors en usine et était même le président d’un syndicat. En 2021, aucun média, sauf Présence, n’a souligné le décès du tout premier prêtre-ouvrier du Québec. Pas même un entrefilet.

IGNORANCE

Il est vrai que les journalistes d'aujourd'hui n’ont pas de culture religieuse. Ils ne connaissent pas les noms des leaders religieux. Ils n’ont mis que rarement les pieds dans une église. Sans doute, jamais dans une synagogue ou une mosquée.

 

Mais ne leur jetons pas la pierre trop rapidement. Les institutions religieuses, elles aussi, ignorent régulièrement les médias.

 

Alors que mes collègues et moi recevons chaque semaine plusieurs dizaines de communiqués en provenance de ministères ou d’institutions gouvernementales, je n’obtiens pratiquement rien de diocèses – jamais plus de cinq invitations par semaine, souvent beaucoup moins ! –, de congrégations religieuses ou d’organismes.

 

Si on retient l’information, comment peut-on espérer qu’elle soit connue ? Et pourquoi se désoler qu’elle soit si souvent ignorée ?

vol. 127, no 2 • Juin 2022