LA PAROLE DES FEMMES
une espérance pour l’avenir de l’Église

JACQUES PASQUET et PIERRETTE BERTRAND

« Devant l'abus de pouvoir et de non écoute des victimes », la sagesse de femmes ouvre la porte à l'espérance et au changement d'attitude dans la hiérarchie de l'Église. Le fossé est immense entre l'institution figée et « les sociétés qui évoluent ». « Cette parole de femmes.... appelle à un regard lucide... elle ne vise pas à condamner mais à avoir l'humilité de reconnaître ses fautes ».

« L’intelligence est la force, solitaire, d’extraire du chaos de sa propre vie la poignée de lumière suffisante pour éclairer un peu plus loin que soi – vers l’autre là-bas, comme nous égaré dans le noir. »
Christian Bobin, L’inespérée  

Lorsqu’une violente tempête se lève et que le navire risque de sombrer, les marins savent qu’il ne sert à rien de fermer les yeux. Chacun fait ce qu’il doit faire, du mieux qu’il le peut, afin d’assurer sa survie et celle des autres. La crise actuelle qui secoue l’Église est probablement l’une des pires tempêtes de son histoire. C’est un véritable séisme planétaire qui contraint les plus hautes autorités religieuses à faire face au scandale des abus sexuels qui entachent l’Église. Des décennies de silence, de dissimulation, d’abus de pouvoir et de non écoute des victimes en ont miné la confiance et la crédibilité.

 

Les responsables des Conférences épiscopales du monde réunis à Rome du 21 au 24 février 2019, ont pour la première fois, mis en lumière la reconnaissance par les plus hautes instances des abus sexuels de la part du clergé, du sort des victimes et l’obligation  de mettre en place des mesures concrètes assurant une véritable transparence des faits et des actes. Un autre constat, passé sous silence par la plupart des grands médias,  mérite d’être souligné : la présence à cette assemblée d’une journaliste mexicaine laïque, d’une religieuse nigériane et d’une laïque italienne, secrétaire du dicastère pour les laïcs et la famille. Cette présence féminine est déjà, en soi, exceptionnelle. Mais ce qui l’est encore plus, c’est la prise en considération de la parole de ces femmes et la reconnaissance du fait que leur voix a été déterminante dans la prise de conscience des changements nécessaires. Mgr Charles Scicluna, secrétaire de la congrégation pour la doctrine de la foi, ira jusqu’à affirmer que ces femmes «apportent la sagesse dont nous avons besoin».

SAGESSE DE FEMMES

On ne peut passer sous silence la force et la véracité des points de vue mis en lumière par ces trois femmes. « Mon point de départ, la maternité » écrit Valentina Alazaraki : « À première vue, il n’y a pas grand chose de commun entre vous, évêques et cardinaux, et moi, catholique laïque, sans responsabilité dans l’Église, et en plus journaliste. Par rapport à vous, j’ai peut-être un privilège de plus : je suis avant tout  une mère. Pour une mère, il n’y a pas d’enfants de première ou de deuxième classe. Pour l’Église non plus. Ses enfants apparemment les  plus importants, comme vous l’êtes, évêques et cardinaux, ne le sont pas plus  que tout autre petit garçon ou petite fille qui a vécu la tragédie d’être victime d’abus de la part d’un prêtre. Quelle est la mission de l’Église ? Prêcher l’Évangile ; mais pour le faire, elle a besoin de cohérence entre ce qu’elle prêche et ce qu’elle vit pour être une institution crédible. »

 

Sœur Veronica, quant à elle, livre un vibrant appel à passer du scandale à la vérité en s’appuyant sur l’exhortation apostolique Gaudete et Exultate : « Ceux qui ont le sentiment qu’ils ne commettent pas de fautes graves peuvent tomber dans une sorte de torpeur qui peu à peu s’empare de leur vie spirituelle et finit par les corrompre... La structure et les systèmes hiérarchiques dans l’Église peuvent toucher le monde entier à travers des mécanismes très clairs, soulevant l’importance de toutes les autres questions concernant la sexualité, comme l’abus de pouvoir, le cléricalisme, la discrimination de genre, le rôle des femmes et des laïcs. »

 

Linda Ghisoni, l’autre laïque présente, insiste pour sa part sur le rôle à remplir par tous les baptisés en interaction les uns avec les autres. « Les évêques doivent être soucieux de la sainteté des prêtres, les prêtres doivent conserver une attitude de service qui les protégera de toute tentation de pouvoir, y compris sexuel, et les laïcs ne sont pas appelés à être de simples exécutants de ce que décident les clercs. Qu’ensemble, dans l’écoute mutuelle effective, nous nous engagions  à travailler  de sorte que dans l’avenir ne s’éveille plus une telle clameur. »

UN ÉNORME FOSSÉ

Ces paroles viennent confirmer l’énorme fossé qui s’est creusé entre une institution lourdement figée dans ses dogmes et les sociétés qui évoluent. S’enfermer dans le silence et le déni est à l’opposé de ces paroles qui se libèrent partout à travers le monde : paroles de femmes et d’hommes ayant souffert, dans leur chair et dans leur âme, d’injustice, d’abus et d’exploitations de toutes sortes. Dans le chaos actuel qui trouble notre monde en quête de sens, la perte des valeurs ouvre la porte à l’indifférence, au désespoir et aux extrémismes. Au sein de cette institution temporelle qu’est devenue l’Église, n’a-t-on pas fini par oublier l’essentiel de la mission évangélique au profit d’une gestion hiérarchisée à l’intérieur de laquelle les hommes se sont investis de pouvoir ? Une véritable question se pose désormais pour l’Église : comment assumer la spiritualité et la responsabilité ?

 

Une grande partie de la réponse se trouve dans la différence de la nature des paroles. Paroles d’une institution qui se fonde sur la raison et la tradition et paroles de femmes nourries par le cœur et l’espérance de l’avenir. Tout changement déstabilise et amène sont lot de craintes. Lorsqu’il concerne les gens de pouvoir, le changement vient ajouter la crainte de la perte des privilèges que confère ce pouvoir. Le Vatican, là où règne la parole au masculin, n’y échappe pas. En acceptant de s’ouvrir à la parole des femmes, s’ouvre pour l’Église la chance d’une ère nouvelle. Du chaos peut émerger la beauté. La création n’en est-elle pas le plus bel exemple ? La honte peut conduire au repli sur soi et à l’enferment. Elle peut également être le terreau sur lequel germeront  de nouveaux regards, de nouvelles valeurs.

DE LA PEUR À LA VÉRITÉ

Cette parole de femmes au sein de l’Église appelle à un regard lucide et sans complaisance. Elle ne vise pas à condamner mais à avoir l’humilité de reconnaître ses fautes. S’abriter derrière la notion de justice de Dieu ne peut, en aucun cas, mettre à l’abri de la justice humaine. On ne peut s’empêcher de se demander si une telle reconnaissance de la parole des femmes et de leur sagesse se serait manifestée en dehors du contexte où elle a eu lieu ? Jusqu’où cette parole sera-t-elle pleinement considérée ? N’est-elle qu’un baume destiné à apaiser les profondes déchirures et la honte qui stigmatisent l’ensemble du clergé ? L’Église sera-t-elle capable, comme l’a demandé sœur Veronica Openibo, « de passer de la peur du scandale à la vérité » ? La parole des femmes se situe au cœur de cette question fondamentale. Ce n’est qu’au prix de l’ouverture à ce qu’elle offre d’humanité et de sensibilité à la condition humaine que l’Église retrouvera son rôle premier : semer la sagesse de la parole des Évangiles.

vol. 124, no 1 • mars 2019

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