MOINES DE TIBHIRINE OU DU VAL NOTRE-DAME 
des hommes et des vies pour Dieu

FRÈRE ANDRÉ BARBEAU, OCSO, Abbaye Val Notre-Dame

Être moine à Tibhirine ou à Val Notre-Dame, c’est toujours donner sa vie à Dieu. Le récit tragique de la mort de 7 moines à Tibhirine permet une réflexion sur le devenir des êtres nouveaux, qui est le sens de cette vie. Ainsi présents au milieu du monde, peu nombreux, comme un signe parmi la multitude, les moines bâtissent l’unité et la communion au sein de notre Maison commune. Croyant ou criant, chacun est reconnu et accueilli.

La vie monastique cherche à établir une autre manière de vivre ensemble, d’être ensemble frères et sœurs au-delà des liens du sang, unis par la relation filiale au même Père et Dieu et par la relation fraternelle au Christ Jésus. ​

En 1996, sept moines sont enlevés en Algérie au monastère de Tibhirine, détenus pendant 56 jours puis décapités. On retrouvera les têtes suspendues dans un arbre ou au pied de cet arbre. Ils ont donné leur vie pour Dieu et pour l’Algérie. Le pape François les a béatifiés le 8 décembre dernier à Oran avec Mgr Pierre Claverie et les autres martyrs d’Algérie, soit 19 en tout.

 

23 ans se sont écoulés depuis ce tragique événement. Nous avons appris que la vie monastique ne se terminait pas toujours par une mort paisible dans son lit, en communauté, au terme de nombreuses et longues années de vie. Et nous avons retenu que le Seigneur pouvait nous préparer pour le don de notre vie tout autrement.

DEVENIR DES ÊTRES NOUVEAUX ENSEMBLE

Le propos de la vie monastique n’a jamais changé au fil des siècles et il est encore le même aujourd’hui : devenir des êtres nouveaux à la suite de Celui qui fait toutes choses nouvelles. La Règle de saint Benoît (RB) reprend les grandes intuitions et prescriptions de l’Évangile et les appliquent à un style de vie : plusieurs qualités sont attendues telles que l’humilité, l’obéissance, le silence, les bonnes œuvres mais avant tout : la patience. Saint Benoît y insiste dans le prologue et dans le chapitre 72 sur les relations fraternelles. La patience est la manière pour le moine de vivre uni au Christ et au mystère pascal. La patience et la patience extrême face aux contradictions, voire aux injustices, et aux incompréhensions de la vie. Saint Benoît en maître de sagesse sait bien qu’il se produit de tels événements dans toute vie humaine, même celle des moines, et il demande dans ces circonstances de ne pas démissionner et de ne pas reculer, mais de continuer à faire confiance, au moins à la vie, au temps, à Dieu et aux médiations humaines que Dieu met sur notre route.

 

La vie monastique cherche à établir une autre manière de vivre ensemble, d’être ensemble frères et sœurs au-delà des liens du sang, unis par la relation filiale au même Père et Dieu et par la relation fraternelle au Christ Jésus. Car, comme nous le rappelle le prologue de saint Jean, nous ne sommes pas nés seulement du vouloir d’un homme et d’une femme, nous sommes nés de Dieu, nous sommes tous enfants de Dieu. C’est l’intuition prophétique et fondamentale de la vie monastique. Christian de Chergé, prieur de Tibhirine, dira dans son testament spirituel qu’il se languit d’une curiosité lancinante, celle de voir à travers le regard du Père éternel, comment Dieu voit nos frères et sœurs de l’Islam dans le Christ et l’Esprit. . Il perçoit donc que l’unité toujours à faire advenir entre tous les êtres humains est déjà donnée en Dieu même si nous ne parvenons pas encore à la déchiffrer dans notre histoire. C’est même là une des clés primordiales de l’eschatologie de Christian : tout est accompli (Jn 19,30).

UNE ÉCHELLE SAINTE

Parfois quand on regarde les religions, les institutions, certaines situations, les générations, on peut presque dire que nous sommes devant des mondes parallèles, c’est-à-dire des mondes qui ne se rejoindront jamais, pas même à l’infini comme c’est le propre de tout ce qui est parallèle. Mais nous pouvons aussi nous servir de ces situations, de ces mondes tenus à distance, en les rapprochant comme des montants d’une échelle. On peut ensuite ajouter des échelons, des barreaux entre les deux montants et les gravir ensemble. Ces échelons auront des noms de réalités connues : dialogue, justice, paix, service, charité, etc. Nous les gravirons ensemble et ils nous élèveront ensemble vers ce que nous cherchons, vers Dieu

FAIRE NOMBRE OU FAIRE SIGNE

Les moines de Tibhirine étaient peu nombreux et ce petit nombre est en lui-même un enseignement sur la pauvreté des moyens, sur les cinq pains et deux poissons pour nourrir toute une foule.

 

Nous venons d’une tradition catholique romaine québécoise avec des familles humaines et religieuses nombreuses, très nombreuses même, durant plus de 200 ans. Il est toujours utile de nous reporter au début de la colonie, quand les premiers Français sont arrivés ici, hommes et femmes, religieux, religieuses et laïques. Pour le bien de tous, en raison du tout petit nombre au début, tous ont trouvé comment œuvrer ensemble, entre communautés religieuses et avec les laïques au-delà des différences de costumes, de manières de faire et de vivre de leurs congrégations respectives. Puis la colonie s’est développé et chacun, chacune, est reparti dans ses bâtiments, ses habits et ses manières de faire, en silo, en vase clos, excluant et exclusif.

 

Aujourd’hui, on retrouve quelque chose de nos origines, de nos débuts sur cette terre d’évangélisation. Nous n’avons plus le grand nombre comme support de nos œuvres et de nos institutions. Cela nous permet de retrouver la solidarité initiale et d’y donner une nouvelle impulsion. Cela nous permet surtout de redécouvrir que le nombre n’a jamais  été l’essentiel, que nous n’avons jamais été ici pour faire nombre mais bien pour faire signe et qu’il suffit de bien peu pour qu’un signe soit visible et déchiffrable, pour qu’un signe parle.

QUI ME VOIT, VOIT LE CHRIST !

Jésus a dit : Qui me voit, voit le Père. Dans la mesure où nous cultivons la ressemblance avec le Christ, nous devrions pouvoir dire un jour : qui me voit, voit le Christ. Mais qui d’entre nous pourrait prétendre à dire cela ? Nous mesurons tous l’écart énorme existant entre nous et le Christ. Christian de Chergé raconte un échange fort intéressant entre son ami Mohammed et lui. Christian demande à Mohammed combien de croix il voit quand il regarde un crucifix. Mohammed répond deux et être-être trois. Il y a le bois du supplice, la croix de derrière. Il y a le Christ avec les bras ouverts pour embrasser toute l’humanité, la croix de devant. Il y a une troisième croix, peut-être, sans doute, celle entre les deux autres, celle de notre position et de nos efforts inlassables pour devenir semblables au Christ.

 

En parlant du martyre à ses filles, sainte Jeanne de Chantal, cité par Christian de Chergé sur ce point précis, leur disait que le martyre le plus difficile n’est pas de donner sa vie en une seule fois mais de la donner jour après jour, au goutte à goutte, car c’est si facile de se laisser prendre dans le train quotidien qui avance à petits pas par habitude alors qu’il s’agit toujours de tout donner pour le Christ, par amour gratuit pour lui et pour les autres.

UNE MAISON, UNE TABLE, UNE PAROLE COMMUNE

La création est la maison commune que nous habitons. Dans une maison, il y a toujours une table commune où il fait bon de tous venir s’asseoir pour partager le repas.  Il y a déjà des traces d’unité et de communion dans la seule invitation à venir à cette table. Et à cette table, nous pouvons partager une parole commune entre nous. Le bienheureux Christian de Chergé aimait faire sa lectio divina en se servant des Écritures bibliques et coraniques. Il citait souvent la sourate 5,48 pour rappeler que si Dieu avait voulu nous créer tous uniformes, il aurait pu le faire ; mais Dieu a fait que nous cherchions notre unité et que nous devenions un à travers nos différences et nos différends. Il rejoignait ainsi ce que l’on dit de l’Église primitive où tous n’avaient qu’un seul cœur et une seule âme sous des visages bien différents.

PRIANTS AU MILIEU DE CRIANTS

Les moines sont considérés comme des priants parce qu’ils consacrent une grande partie de leur vie à la prière. Le Québécois porte dans son ADN, à cause de nos hivers et de la durée de nos hivers, un potentiel et une capacité unique de recueillement, de solitude et de silence. Durant des générations, l’hiver nous ramenait à l’intérieur, au-dedans. Le dedans des maisons mais aussi le dedans de nous-mêmes. C’est là que nous avons appris à bien prier, à bien faire silence, pour laisser monter ce qui parle en nous quand le cinéma et la radio intérieurs se sont enfin tus. Dieu parle au-dehors à travers les médiations humaines mais il parle d’une autre façon au-dedans.

 

C’est cette voix que nous, Québécois, nous avions appris à reconnaître et que peut-être les dernières générations n’arrivent plus à identifier ou à nommer. Ils cherchent des mots pour exprimer leur expérience spirituelle. Des mots qui soient nouveaux et bien à eux, des mots qui ne portent pas le poids de la tradition, des mots qui ne reprennent pas le vocabulaire traditionnel de l’Église, des mots neufs. Et bien souvent, ce qui vient dans de telles circonstances, ce sont davantage des cris que des mots.

 

Les moines de Tibhirine se percevaient comme des priants au milieu de priants en terre d’Algérie, les moines du Val Notre-Dame se voient davantage comme des priants au milieu de criants en terre du Québec. Mais nous sommes devant la même réalité : nous prions, les uns les autres, Celui qui a promis d’être avec nous, tous les jours, jusqu’à la fin du monde. 

vol. 124, no 3 • décembre 2019

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