Changements climatiques
FACE À LA MENACE QUI GRONDE

JOCELYN GIRARD

Ils s’aiment comme des enfants
Enfants de la bombe
Des catastrophes
De la menace qui gronde
Enfants du sinistre
Armés jusqu'aux dents

(Daniel Lavoie, « Ils s’aiment »)

Changements climatiques
Les enjeux qui nous menacent sont multiples et complexes. Personne n’y échappe, y inclus l’Église. Une véritable conversion et un processus de transition  nous conduisent à sortir de l’impuissance et retrouver l’amour.

Nos « enfants du sinistre » pourraient être portés à croire que la pandémie en cours est un événement unique dans l’histoire. Ils apprendront pourtant que celle-ci est remplie de rebondissements qui ont forcé des peuples à modifier de manière radicale et permanente leur manière de vivre. Qu’il s’agisse d’occupations illégitimes, de guerres perdues, de catastrophes environnementales, d’épidémies mortelles, l’histoire nous enseigne que la vie des sociétés est toujours en mouvement, quand ce n’est pas en transformation totale.

Toutefois, ils vivent en cette période où jamais les moyens de communications n’ont été aussi prépondérants que dans la gestion de cette crise. Chaque jour a apporté sa surdose d’informations que nous avions du mal à ingérer et à trier, causant parmi nous la confusion et de nouvelles tensions.

La pandémie aura provoqué les organisations mondiales à se surpasser en études et en recommandations. Elle aura forcé les gouvernements à prendre des mesures d’urgence, à décréter des contraintes aux libertés, à voter des crédits qui vont détériorer leur économie de façon durable. Les scientifiques et les chercheurs auront fait preuve d’ingéniosité pour permettre l’arrivée hâtive de vaccins à peine testés, suscitant une certaine méfiance au sein des populations.

Mais il y a tant d’autres enjeux qui menaçaient déjà notre survie. Pensons à la biodiversité et aux changements climatiques, aux ressources qui s’épuisent dans l’anthropocène, aux populismes et aux migrations forcées pour la survie, aux inégalités et aux injustices que nous avons créées de toutes pièces. Nous sommes tous et toutes plongés dans le drame, mais le traumatisme pourrait s’avérer fatal pour une grande partie d’entre nous.

L’ÉGLISE N’EST PAS EN RESTE

Les chrétiens aussi traversaient leurs propres turbulences avant la pandémie. L’Église catholique a en subi plus que sa part avec la sécularisation, son concile à moitié étouffé, l’émancipation féministe, l’élévation de la conscience et des libertés individuelles, la multiplication des divorces, les théologies libératrices, les réformes pastorales et organisationnelles souvent stériles, le cri des personnes homosexuelles et des Autochtones, la contestation du cléricalisme et la désaffection accélérée des fidèles, dégoûtés par les scandales qui défilent comme une incessante litanie accusatrice que nous ne savons plus camoufler.

Nous avons tellement subi de changements qu’il est à se demander si nous pouvons encore espérer nous en sortir autrement que cassés ou, pire, anéantis. Devant un avenir privé d’espérance, comment devons-nous penser la suite? Quel chemin l’Esprit peut-il bien nous indiquer ?

changement
CHANGEMENT ET TRANSITION

William Bridges a développé un modèle dit « de transition » pour gérer la conduite du changement. Il observe que le changement est quelque chose qui s’impose à soi : mon corps change que je le veuille ou non ; mon environnement personnel et familial change; la ville où je réside change. On peut désormais dire que le climat change irrémédiablement et que le monde entier vient de vivre tout un changement. Oui, tout est changement. En tant qu’individu, je peux bien résister, mais même si on s’y met à plusieurs, il est assez rare que l’on puisse l’infléchir et encore moins l’empêcher.

Au cœur du changement, dit Bridges, il revient à la personne et aux membres d’un groupe de faire leur propre transition. Celle-ci se joue à l’intérieur, interrogeant sa posture et ses attitudes, ses sentiments et ses expériences, ses carences et ses aptitudes. La transition est rarement synchronisée avec le changement. Celui-ci survient peu importe si on l’a vu venir. Il est possible de se braquer ou de consentir, de reculer ou de « faire avec ». Dans tous les cas, la transition comporte un processus plus long que le changement lui-même et qui ouvre à la possibilité d’en sortir renouvelés.

Bridges observe trois phases au cours de ce processus. Il faut d’abord accepter de lâcher le passé, le considérer « dépassé ». Ce n’est qu’à cette condition que la seconde phase commence à poindre. Elle consiste en une période plutôt embrouillée, où le passé n’est plus et le futur pas encore perceptible. Mais le fait de progresser vers l’inconnu permet d’expérimenter peu à peu le renouveau.

UNE VÉRITABLE CONVERSION

Gérard Bouchard a repris cette idée de transition, seul mot qui lui « semble bien désigner la part d’inconnu dans laquelle nous nous trouvons; la part d’impuissance aussi du fait que nous avons de moins en moins le sentiment de contrôler notre destin. » [1] Pour ce penseur, la transition arrive trop tard après les grands changements de société pour que les générations actuellement au pouvoir puissent la conduire. Il invite à faire confiance aux plus jeunes, surtout les leaders et les chercheurs les mieux outillés pour affronter la menace. En effet, ce sont les générations suivantes, davantage concernées par l’état du monde que nous leur laissons, qui doivent prendre les commandes de leur destin.

Par ailleurs, pour ces jeunes, l’Église ne fait plus partie de l’équation. C’est bien la preuve qu’elle a manqué sa transition. Résiliente d’un siècle à l’autre, d’une crise à l’autre, s’accrochant à une promesse du Christ qui lui garantissait sa pérennité (Mt 16, 18), tous ses signes vitaux montrent qu’elle est cette fois-ci irrémédiablement à l’article de la mort, du moins dans sa forme connue.

Mais de résilience, parlons-en ! Un premier type de résilience consiste à reprendre sa forme originale, comme un métal ou un matelas à mémoire de forme. C’est probablement en cela que l’Église a pu durer si longtemps, dans sa rigidité plus que dans sa souplesse, dans sa structure plus que dans son esprit. On observe cependant un deuxième type de résilience. Tenant compte de l’expérience et du trauma vécu, il parvient à construire un avenir qui ingère le changement d’une manière nouvelle plutôt que d’y résister. Une nouvelle forme se présente au loin pour l’Église, l’attendons-nous ? L’espérons-nous ?

Peut-on également imaginer devant nous une société, une nation, une humanité armée d’une telle résilience, apte à s’adapter et à faire face à la menace qui gronde ? Le monde d’avant n’est déjà plus. Pour accomplir la transition à vivre, nous devons le laisser derrière nous et regarder en avant, vers ce qui nous paraît encore incertain, et qui comporte assurément un changement profond de mentalité, une conversion.

Nous, qui sommes peut-être encore attachés à l’Église, nous aussi, humains d’ici et d’ailleurs, saurons-nous regarder du côté de ces enfants « armés jusqu’aux dents », qui ne désirent qu’une seule chose, comme dans le monde d’hier : s’aimer? Nous, qui avons échoué à gérer les ressources de notre maison commune, à organiser le monde pour que tous et toutes y trouvent leur place, pouvons-nous leur en remettre la clé afin qu’ils construisent un futur à leur image ?

C’est, il me semble, la seule issue.

 

[1] « Penser l’avenir du Québec », Le Devoir, 22 mai 2021.

vol. 126, no 2 • juin 2021